Vivre la foi dans l’Inconnaissable

(Ramadan 2013 - deuxième semaine)

 

Dans la onzième sourate, dont nous avons lu des versets il y a une semaine, il y a une longue intervention de Noé auprès de son peuple. Voici une partie de cette intervention :

28 [Noé] dit : « Ô mon peuple ! Qu’en pensez-vous ?

Si je me conforme à une preuve irréfutable envoyée par mon Seigneur

- Il m’a accordé sa miséricorde -

et qu’elle vous reste cachée à cause de votre aveuglement,

devrons-nous vous l’imposer, alors que vous la refusez ?

29 Ô mon peuple, je ne vous demande pas de richesses (en retour).

Mon salaire n’incombe qu’à Dieu.

Je ne repousse pas ceux qui croient qu’ils rencontreront leur Seigneur.

Mais, je vous vois, peuple ignare.

30 Ô mon peuple, qui donc me secourra contre Dieu si je les repousse ?

N’allez-vous pas méditer ?

31 Et je ne vous dis pas : « Je possède les trésors de Dieu »

car je ne connais pas l’Inconnaissable1 (Sourate 11,28-31).

 

Dans ces versets, Noé est conscient de la relation qui l’unit aux siens, à « son peuple ». Mais il a aussi conscience de la relation qui le lie à Dieu, et il s’adresse à lui en disant « mon Seigneur » (v. 28). Et cette relation à Dieu est caractérisée par une « preuve » (v. 28), un signe que le Seigneur lui a envoyé. Le texte coranique utilise le mot bayynatin. Ce mot, qui à l’origine était un adjectif féminin signifiant ‘claire’, ‘évidente’2, revient fréquemment dans le Coran avec le sens de ‘preuve claire’ ou ‘évidente’3, donnée par Dieu à plusieurs reprises à l’humanité, aux ‘gens du Livre’ comme les juifs et les chrétiens4.

Cette preuve claire et évidente est un signe de la « miséricorde » (v. 28) que Dieu a accordée à Noé. Mais, dans cette relation intime entre Dieu et Noé, Noé est bien conscient que Dieu est toujours un mystère, l’Inconnaissable5.

 

Pour ce qui en est de la Bible, la Genèse ne se limite pas à qualifier Noé comme « un homme juste, intègre parmi ses générations » (6,9). Avant de le qualifier ainsi, le narrateur biblique dit : « Et Noé trouva grâce aux yeux de Yahvéh » (Gen 6,9).

Quant au Nouveau Testament, l’Epître aux Hébreux revient sur Noé lorsque son auteur, vers la fin du premier siècle, veut expliquer qu’est-ce que la foi. Il écrit :

1 Or la foi est fondement des réalités qu’on espère, la preuve des réalités qu’on ne voit pas.

2 En effet, dans la foi les anciens ont reçu un bon témoignage.

6 Or sans la foi il est impossible d’être agréable à Dieu.

En effet, celui qui s’approche de Dieu doit croire

qu’il existe et qu’il récompense ceux qui le cherchent.

7 Par la foi, Noé, divinement averti de ce qu’on ne voyait pas encore,

prenant l’oracle au sérieux, construisit une arche pour sauver sa famille.

Par la foi, il prononça un jugement sur le monde

et il eut part de la justice qui s’obtient par la foi (Hébreux 11,1-2.6-7).

 

Par rapport au Coran, les termes sont différents. Au lieu de dire qu’une « miséricorde » est venue à Noé de la part de Dieu, l’Epître parle de Noé comme « divinement averti » et comme celui qui prend cet oracle au sérieux (v. 7). Voilà la foi de Noé, la foi qui devient « preuve des réalités qu’on ne voit pas » (v. 1). Des termes différents, certainement, mais tous pour parler de l’intervention de Dieu dans une personne, l’intervention de celui qui reste toujours l’Inconnaissable et que nous ne pouvons accueillir sinon par la foi.

 

 

 

 

28 Il dit: «Ô mon peuple! Que vous en semble?

Si je me conforme à une preuve de mon Seigneur / Si je suis dans l’évidence de mon Rabb,

si une Miséricorde, (prophétie) échappant à vos yeux, est venue à moi de Sa part, / qu’il me donne une grâce venue de lui

devrons-nous vous l’imposer alors que vous la répugnez ?

29 Ô mon peuple, je ne vous demande pas de richesse en retour.

Mon salaire n’incombe qu’à Allah.

Je ne repousserai point ceux qui ont cru, ils auront à rencontrer leur Seigneur.

Mais je vous trouve des gens ignorants(4).

30 Ô mon peuple, qui me secourra contre (la punition d’) Allah si je les repousse?

Ne vous souvenez-vous pas?

31 Et je ne vous dis pas que je détiens les trésors d’Allah, je ne connais pas l’Inconnaissable / ni que je connais le mystère,

et je ne dis pas que je suis un Ange;

et je ne dis pas non plus aux gens, que vos yeux méprisent, qu’Allah ne leur accordera aucune faveur; Allah connaît mieux ce qu’il y a dans leurs âmes.

[Si je le leur disais], je serais du nombre des injustes.

31. Wala aqoolu lakum ‘indee khaza-inu Allahi wala a’lamu alghayba wala aqoolu innee malakun wala aqoolu lillatheena tazdaree a’yunukum lan yu/tiyahumu Allahu khayran Allahu a’lamu bima fee anfusihim innee ithan lamina alththalimeena

 

Hébreux 11,6-7

6 Or sans la foi il est impossible de lui plaire. Car celui qui s'approche de Dieu doit croire qu'il existe et qu'il se fait le rémunérateur de ceux qui le cherchent. 7 Par la foi, Noé, divinement averti de ce qui n'était pas encore visible, saisi d'une crainte religieuse, construisit une arche pour sauver sa famille. Par la foi, il condamna le monde et il devint héritier de la justice qui s'obtient par la foi.

 

 

28. Qala ya qawmi araaytum in kuntu ‘ala bayyinatin min rabbee waatanee rahmatan min ‘indihi fa’ummiyat ‘alaykum anulzimukumooha waantum laha karihoona

 

29. Waya qawmi la as-alukum ‘alayhi malan in ajriya illa ‘ala Allahi wama ana bitaridi allatheena amanoo innahum mulaqoo rabbihim walakinnee arakum qawman tajhaloona

 

30. Waya qawmi man yansurunee mina Allahi in taradtuhum afala tathakkaroona

 

31. Wala aqoolu lakum ‘indee khaza-inu Allahi wala a’lamu alghayba wala aqoolu innee malakun wala aqoolu lillatheena tazdaree a’yunukum lan yu/tiyahumu Allahu khayran Allahu a’lamu bima fee anfusihim innee ithan lamina alththalimeena

 

 

32 Ils dirent: «Ô Noé, tu as disputé avec nous et multiplié les discussions. Apporte-nous donc ce dont tu nous menaces, si tu es du nombre des véridiques».

33 Il dit: «C’est Allah seul qui vous l’apportera - s’Il veut - et vous ne saurez y échapper.

34 Et mon conseil ne vous profiterait pas, au cas où je voulais vous conseiller, et qu’Allah veuille vous égarer. Il est votre Seigneur, et c’est vers Lui que vous serez ramenés».

35 Ou bien ils disent: il l’a inventé? Dis: «Si je l’ai inventé, que mon crime retombe sur moi! Et je suis innocent de vos criminelles accusations».

36 Et il fut révélé à Noé: «De ton peuple, il n’y aura plus de croyants que ceux qui ont déjà cru. Ne t’afflige pas de ce qu’ils faisaient.

37 Et construis l’arche sous Nos yeux et d’après Notre révélation. Et ne M’interpelle plus au sujet des injustes, car ils vont être noyés».

 

(56), hébreu Noah, Repos ; Gn 5, 29 le rattache à la racine nhm, consoler (cf. Nahum).

D'après la tradition yahviste (J), Noé, descendant de Caïn (ancêtre des techniques) par Lamek, Gn 5, 29, est l'inventeur de la vinification, Gn 9, 20-27. La tradition sacerdotale (P), elle, le rattache à Seth par Lamek, Gn 5, 28. Ces deux traditions s'accordent pour donner à Noé trois fils, Sem, Cham et Japhet:J, Gn 9, 18-19; P, Gn 5, 32 /| 6, 10; 10, 1.32; cf. 1 Ch 1, 4. De façon parallèle, elles font de Noé le héros du déluge: seul avec sa famille, il échappe au châtiment qui frappe l'humanité corrompue, Gn 6, 5 à 8, 22. Les eaux retirées, Dieu conclut une alliance avec Noé et toute l'humanité, alliance dont le signe est l'arc-en-ciel, Gn 9, I-17(P); cf. Is 54, 9. Noé, c'est le juste, Sg 10,4; Ez 14,14.20, tout à la fois sauvé, He 11,7; 1 P 3,20; 2 P 2,5; cf. Mt 24,37-38 /l Lc 17,26-27, et sauveur en tant qu'il représente " l'espoir du monde ", Sg 14, 6; cf. Si 44,17S. Noé figure parmi les ancêtres de Jésus, Lc 3,36.

 

Hébreux 11,6-7

1 Or la foi est la garantie des biens que l'on espère, la preuve des réalités qu'on ne voit pas.

2 C'est elle qui a valu aux anciens un bon témoignage. 6 Or sans la foi il est impossible de lui plaire. Car celui qui s'approche de Dieu doit croire qu'il existe et qu'il se fait le rémunérateur de ceux qui le cherchent. 7 Par la foi, Noé, divinement averti de ce qui n'était pas encore visible, saisi d'une crainte religieuse, construisit une arche pour sauver sa famille. Par la foi, il condamna le monde et il devint héritier de la justice qui s'obtient par la foi.

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1 Cette traduction reproduit celle de D. Masson, Le Coran, Gallimard, Paris, 1967, p. 267s.

2 Cf. Encyclopédie de l’islam. Tome I. A – B, Brill - Maisonneuve & Larose, Leiden - Paris, 1991 (troisième impression), p. 1185, à la voix BAYYINA.

3 Cela explique la traduction donnée par A. Chouraqui, Le Coran. L’Appel, Laffont, Paris, 1990, p. 436, qui traduit ainsi la deuxième ligne du v. 28 : « si je suis dans l’évidence de mon Rabb ».

4 C’est le thème de la sourate 98, titrée « La preuve ».

5 Le terme arabe al-ghayba, fréquemment traduit par mystère, est rendu par « l’Inconnaissable », dans A. Godin - R. Foehrlé, Coran thématique. Classification thématique des versets du Saint Coran, Al Qalam, Paris, 2004, p. 111. Dans Encyclopédie de l’islam. Tome II. C - G, Brill - Maisonneuve & Larose, Leiden - Paris, 1977, p. 1049, la voix al-GHAYB est traduite par « être absent, être caché ».