Noé, un homme véridique, juste

 

(Ramadan 2013 : troisième semaine)

 

Pendant cette troisième semaine, je veux revenir sur le dialogue - malheureusement inefficace - entre Noé et son peuple.

29 « Ô mon peuple, je ne repousse pas ceux qui croient qu’ils rencontreront leur Seigneur.

Mais, je vous vois, peuple ignare.

30 Ô mon peuple, qui donc me secourra contre Dieu si je les repousse ?

N’allez-vous pas méditer ?

31 Et je ne vous dis pas : “Je possède les trésors de Dieu” 

car je ne connais pas l’Inconnaissable.

Je ne vous dis pas : “Je suis un Ange”.

Je ne dis pas à ceux que vos yeux méprisent : “Dieu ne leur accordera aucun bien”.

- Dieu sait parfaitement ce qui est en eux -

[Si je le leur disais], je serais du nombre des injustes.

32 Ils dirent : « O Noé ! Tu discutes avec nous, tu multiplies les discussions.

Apporte-nous donc ce dont tu nous menaces,

si tu es au nombre des véridiques »1 (Sourate 11,29-32).

 

D’après ce texte, le message de conversion apporté par Noé a été accueilli par peu de personnes, surtout des personnes pauvres, méprisées et aux marges de la société. Ces personnes, Noé ne les repousse pas, il leur fait confiance, il ne les juge pas. En effet, seulement « Dieu sait parfaitement ce qui est en eux » (v. 31). Et prétendre le contraire, prétendre de connaître ce qui est vraiment dans le cœur des autres, prétendre de les juger… c’est se mettre dans le « nombre des injustes » (v. 31).

Quant à la plus grande partie du peuple de Noé, devant le message apporté par Noé lui-même, la réaction est le refus : « Apporte-nous donc ce dont tu nous menaces, si tu es au nombre des véridiques » (v. 32). Le peuple est donc convaincu que Noé n’est pas au nombre des véridiques, des personnes qui portent véritablement un message de Dieu. Mais, si on regarde plus de près le texte coranique, derrière le mot « véridique »2, on trouve la racine sadaqa. Et cette racine, en arabe comme en hébreu, suggère aussi l’idée de justice, une plénitude intérieure que seulement la ‘présence’ de Dieu dans la personne de son serviteur peut donner3.

 

Quant à la Bible, pour deux fois la Genèse souligne cette caractéristique de Noé :

Celle-ci est la famille de Noé :

Noé était un homme juste, intègre au milieu des générations de son temps.

Avec Dieu marchait Noé (Genèse 6,9).

Et dit le Seigneur à Noé :

Viens, toi et toute ta maison, vers l’arche,

car toi, je t’ai vu juste devant moi dans cette génération (Genèse 7,1).

 

Ici, à côté de l’adjectif « intègre », il y a, deux fois, le mot « juste ». Et, derrière ce mot, nous retrouvons la même racine sadaqa que nous avons rencontrée dans le Coran. Comme dans le Coran, elle caractérise Noé et l’oppose à ses contemporains : Noé était « juste, intègre au milieu des générations de son temps ». Et le narrateur biblique souligne que cette caractéristique de Noé est liée à la proximité de Dieu : « Avec Dieu marchait Noé ». Et la tradition postérieure, dans la Bible grecque et aussi dans la littérature juive en langue grecque, reviendra sur cette proximité de Dieu à Noé. C’est ainsi que, vers la fin du premier siècle de notre ère, Flavius Josèphe4 écrira : « Dieu aimait Noé pour sa justice » et encore : « Noé ayant fait ses supplications, Dieu, qui aimait cet homme pour sa justice, lui signifia qu’il exaucerait ses prières ».

C’est le moment de terminer cette page. Elle fait référence au caractère véridique et juste de Noé. Une personne est crédible seulement si elle est véridique et juste. Et Noé, le Noé du Coran et de la Bible, se comporte de cette façon. Il ne prétend pas juger les autres, il parle aux autres soutenu par la force, par la ‘présence’ de Dieu qui l’anime. Sa relation avec Dieu, on peut la constater dans son attitude cohérente : vérité et justice. Sans cette attitude concrète, notre relation envers Dieu ne serait que… des mots vides et faux. 

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1 Cette traduction reprend, avec des petites modifications, celle de D. Masson, Le Coran, Gallimard, Paris 1967, p. 267s.

2 En arabe as-sâdiqîna. Pour l’utilisation de ce mot dans le Coran, cf. A. Godin – R. Foehrlé, Coran thématique. Classification thématique des versets du Saint Coran, Al Qalam, Paris 2004, pp. 985-987.

3 Cf. Le Coran. L’Appel. Traduit et présenté par A. Chouraqui, Laffont, Paris 1990, p. 437.

4 Antiquités I,75 et 99. Cf. Flavius Josèphe, Les antiquités juives. Livres I à III, Texte, traduction et notes pas E. Nodet, Cerf, Paris 2003, pp. 24 et 30.